Jean Prouvé, poétique de l’objet technique

Inventeur du bureau-compas, du mur-rideau et de la maison démontable, génial plieur de tôles et audacieux dérouleur de contreplaqués, sagace mesureur d’angles et répartisseur économe de forces, Jean Prouvé prenait soin de l’homme, ce petit animal physiquement débile mais insatiablement curieux, ce promeneur fatigable. Le plus bel exemple de ce travail du pionnier de l’ergonomie est la célèbre chaise, dite “standard’ et rééditée sans relâche depuis sa création, il y a plus de soixante-dix ans : sobriété, solidité, stabilité, évidence fonctionnelle. C’est un objet pour s’asseoir et pour rien d’autre, comme la table de Francis Ponge dont il disait : “J’aime bien ma table, car elle ne se prend pas pour un piano”. La chaise de Jean Prouvé, on s’y assoit à la perfection, le corps y trouve un soulagement et un soutien qui libèrent la pensée, l’esprit. Aucun maquillage, rien de superflu. Plutôt que Jean Prouvé, la poétique de l’objet technique, le titre de l’exposition de l’Hôtel de ville de Boulogne-Billancourt aurait dû s’intituler Prose du meuble et de la maison ou encore Le beau prouvé par la technique.En effet, rien n’est plus éloigné de tout lyrisme que le travail de Prouvé et tout autant du lyrisme moderniste de son contemporain Le Corbusier que du lyrisme passéiste de son autre contemporain, Jules Leleu dont Boulogne-Billancourt montre simultanément, mais de l’autre côté de la rue, le travail de la maison de décoration qu’il fonda à Paris.

Chez Leleu, on déploie des efforts désespérés pour sauver la tradition du grand style décoratif français (le style Vincent Auriol, comme on dit le style histoire de france  Louis XV ou Napoléon III). On travaille des matières précieuses, écaille de tortue, loupe d’Amboine ; on cisèle, on marquette, on galbe, on polit, on allège, on plaque. C’est un art de grand camouflage, de jointures invisibles, de subtilisation. Les entrées de serrure disparaissent dans des bouquets marquetés, les charnières s’évaporent, les assemblages se dissimulent jusqu’au trompe-l’oeil. On s’adresse à une clientèle luxueuse de grands bourgeois mécènes.

A l’inverse, chez Jean Prouvé, les matériaux affichent d’emblée leur vertu, leur vérité. Rarement on aura réduit davantage l’écart entre apparence et structure. Le résultat est une esthétique anthropométrique, antidécorative : aucun ornement, aucun mimétisme, aucune volonté de raffiner ou d’agrémenter. Les équilibres sont calculés au plus juste et les matériaux usinés net. Mobiliers de résidences universitaires, de sanatoriums, d’écoles maternelles, plans de station-service ou de maison coloniale : les rares courbes y jouent des rôles précis et fonctionnels dans des systèmes d’angles mesurés et appropriés au rôle de ces diverses béquilles que Jean Prouvé inventa pour nous faciliter la vie terrestre. On remarque tout particulièrement l’absence absolue de tout motif d’inspiration animale ou végétale qui hantent les arts décoratifs du monde entier et de toutes les époques et, de façon paroxystique, le style Art nouveau de l’école de Nancy dont l’un des maîtres, Victor Prouvé, était le père de Jean.

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