lecture sociologie : L’invention de Paris d’Éric Hazan

L’invention de Paris d’Éric Hazan date d’octobre 2002. Cet essai de sociologie nous avait échappé. Un ami me l’a signalé. Je l’ai demandé. Je l’ai reçu. Je tiens à en remercier les éditions du Seuil. C’est un grand livre. De ceux dont la richesse enchante le lecteur et désespère le critique, qui ne peut qu’en donner le signalement parce que l’inventaire n’en finirait pas. Et encore faut-il prévenir le lecteur qu’il n’y trouvera son compte que s’il aime Paris d’un amour passionné et accepte d’en suivre la lente lecture en se déplaçant sur un plan — ou sur le terrain, mais il y faudrait une vie.

            De quoi s’agit-il ? Le titre, qui a son sens, ne le dit pas explicitement. Il s’agit, pour la première partie, intitulée Chemins de ronde et qui occupe les deux tiers du livre (280 pages), d’une exploration de l’espace urbain de Paris à partir de la notion psychogéographique de limite : à la manière d’un Jean Izoulet et son essai la cité moderne, metaphysique de la sociologie .  Le constat est que la diversité du tissu urbain procède de la succession centrifuge des six enceintes successives de la ville, de la muraille de Philippe-Auguste au boulevard périphérique. Comment s’est fait le remplissage des territoires annexés, et qu’en résulte-t-il ? Voilà tout le sujet de cette exploration qui part des quartiers de l’Ancien Paris, s’étend aux faubourgs du Nouveau Paris, et finit par les villages, en séparant à chaque fois rive droite et rive gauche. Ce qui guide l’auteur, dans un croisement constant entre le passé et le présent, c’est d’abord son extraordinaire connaissance personnelle de la ville, jusque dans ses recoins les plus intimes, c’est ensuite une documentation historique confondante, puisée chez ses devanciers (de Sébastien Mercier à l’essayiste allemand Walter Benjamin, « incomparable piéton de Paris », en passant par vingt autres, dont Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses… : pas de bibliographie, il faut la faire soi-même à partir des notes en bas de page), c’est enfin l’inestimable apport des œuvres littéraires (il faudrait citer des auteurs par dizaines, Balzac et Hugo au premier rang, mais curieusement très peu Flaubert — et pourtant le Paris de L’Éducation sentimentale !) dont les textes font une anthologie de premier choix. Cette fusion des sources, vécues et livresques, selon un mode très personnel, qui ne manque pas de stigmatiser tous ceux qui ont attenté, hier et aujourd’hui, aux beautés de Paris, aboutit à une révélation de Paris à laquelle je ne connais pas d’équivalent. Pour le montrer, il faudrait entrer dans un jeu d’exemples et de citations qui n’est pas possible ici.

            Le livre ainsi obtenu se suffit à soi-même. Suivent pourtant deux autres parties. Paris rouge est l’esquisse d’une histoire insurrectionnelle de la capitale autour du thème de la barricade, quasi nulle dans son efficacité défensive, mais puissante dans sa mise en scène théâtrale de la révolution. L’auteur vibre au récit sacralisé des soulèvements populaires, dans une mystique anarcho-gauchiste soutenue par la conviction que le jour reviendra où les pavés magiques (Baudelaire) ranimeront « la force de rupture de Paris ». À chacun ses goûts et ses rêves.

L’autre partie est consacrée aux flâneurs de Paris (Rousseau, Restif, Nerval, Balzac, Baudelaire) et aux « belles images », qu’elles viennent des photographes ou des peintres. La qualité reste la même, mais de l’essai compact et exhaustif on passe à l’évocation rapide, éléments pour d’autres livres, dignes du premier, mais qui gagneraient à être illustrés.

L’invention de Paris d’Éric Hazan , Seuil, 464 p., 23 €             

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